Kaboul - Tu Seras Un Garçon Ma Fille

Privées de garçons, des familles afghanes font, pour un temps, de l’une de leurs filles une « bacha posh ». De la douleur de voir leur identité féminine dissoute sous une apparence usurpée au bonheur d’être affranchies des interdits imposés aux femmes, une poignée d’entre elles témoignent.

Pour tout le monde, dans l’agitation kaboulie, elle est Jacques. Lunettes de soleil et costume sombre à l’occidentale, Jacques conduit sa voiture d’une main assurée. « Je me sens vraiment bien dans ces vêtements d’homme. Je suis libre : je peux sortir, aller faire des courses. Si je m’habillais en fille, je ne pourrais pas faire tout cela », souligne-t-elle. Il y a longtemps, Jacques, 25 ans, était Bilkis. Née dans une famille sans héritier mâle, un déshonneur en Afghanistan, ses parents l’ont choisie pour être « bacha posh ». De l’enfance à la puberté, habillée en garçon, la fille devenue « bacha posh » échappe aux mille assujettissements qui condamnent les femmes afghanes à l’enfermement domestique. Coutume ancestrale taboue, désavouée par les mollahs mais tolérée jusqu’à l’adolescence, ce fragile statut expose à la vindicte et aux représailles violentes lorsqu’il est découvert. Tant qu’il demeure caché, il est une aubaine pour des familles afghanes qui n’ont que des filles. Avec un chef de famille lourdement handicapé depuis qu’il a sauté sur une mine, celle de Shabina, 9 ans, ne pourrait subvenir à ses besoins sans l’aide d’un garçon à la maison. Personne sans cela pour aider le père à ouvrir l’échoppe qui les fait vivre, personne non plus pour aller vendre aux recycleurs les papiers collectés sur la voie publique. « La vie est dure ici pour les filles, explique son père. Quand elle est habillée comme ça, personne ne peut savoir qui elle est. Tout le monde pense qu’elle est un garçon : ça la protège. » Docile, Shabina se plie chaque matin au même rituel : sa mère attache ses cheveux, qu’elle cache sous un bonnet. Déguisée en garçon, Shabina devient Zaid :  « Je peux faire ce que j’ai à faire sans problème, explique la petite fille. Je ne suis pas heureuse comme cela, mais je n’ai pas le choix : je dois le faire. »

Une liberté chèrement payée

Vivre sous l’apparence d’un autre n’est pas toujours vécu comme une contrainte. Pour Mariam, 14 ans, membre de l’équipe de tennis d’Afghanistan, être « bacha posh » est même une chance inespérée. Considérée comme un garçon, elle peut progresser en partageant les entraînements masculins, sortir également du pays pour participer à des compétitions en Iran ou au Pakistan. Son entraîneur, qui n’est pas dupe de la supercherie, remarque que Mariam « a un vrai caractère de garçon ».  « En Afghanistan, poursuit-il, très peu de filles ont son aisance : elles sont mal à l’aise, elles ont honte de faire du sport. (…) Mariam, elle, a du courage : le courage des garçons. » Contrainte par les siens de « rentrer dans le rang » il y a trois ans, Naid, 19 ans, a perdu un peu de sa liberté de mouvement. Elle n’en a pas pour autant délaissé sa passion : le football, qu’elle continue de pratiquer, vêtue désormais « à l’islamique » : « Notre société, relève-t-elle, est une société patriarcale : le pouvoir est aux hommes. (…) Si Dieu m’avait donné le choix, j’aurais choisi d’être un garçon, parce qu’ici il y a trop d’inégalités. Devant un tribunal, une femme aura forcément tort, le jugement sera toujours en sa défaveur. Maintenant, je vis avec l’espoir que Dieu change quelque chose dans ma vie. Si ce n’est pas le cas, je ne sais pas ce qui va se passer. » Jacques, elle, n’a pas eu la patience d’attendre qu’une hypothétique intervention divine vienne bouleverser son existence. Avec quatre membres de la Fondation Moussada, créée par Moussada Jalal, première Afghane ministre du président Karzai en 2003, elle a été invitée à participer en Europe à une série de conférences. Objectif : alerter l’Occident quant aux menaces que fait peser sur la condition des femmes en Afghanistan le retrait en 2014 des troupes internationales. Un soir, à Paris, elle n’a pas rejoint ses compagnes dans leur hôtel. Laissant derrière elle chaussures et chemises d’homme, Jacques a joué son va-tout pour gagner le droit d’être Bilkis, une femme libre, loin de Kaboul.

Christine Guillemeau

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